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Article publié le 14 octobre 2016.

A Nantes, la double peine des « amiantés » de l’immeuble Tripode

Article publié sur le journal Le Monde : http://www.lemonde.fr/planete/article/2016/10/12/a-nantes-la-double-peine-des-amiantes-de-l-immeuble-tripode_5012320_3244.html

« On nous a envoyé au casse-pipe, dans un bâtiment empoisonné. » Alain Guillemand, 66 ans, ne décolère pas. Cet agent technique à la retraite, qui était employé par l’Insee, à Nantes, ne comprend pas pourquoi « l’Etat traîne encore des pieds » pour reconnaître le classement de l’ancienne tour Tripode en site amianté.

Surgi de terre dans le quartier de Beaulieu en 1972, le bâtiment de dix-huit étages a abrité les services de différentes administrations : ministère des affaires étrangères, Insee, Trésor public, personnel d’un restaurant interadministratif. Près de 1 800 employés y ont travaillé. L’immeuble, farci de 350 tonnes d’amiante, a été vidé de ses occupants en 1993, puis démoli en 2005.

Une étude épidémiologique, préconisée par la Haute Autorité de santé et l’Institut national de veille sanitaire, met en évidence que les fonctionnaires, confrontés « à une présence massive d’amiante floqué dégradé » dans la tour Tripode, meurent en moyenne six ans plus tôt que des collègues non exposés à des silicates cancérigènes, sur la même période d’observation.

« A la lecture de ce rapport, on oscille entre l’effroi et la colère, souligne Francis Judas, employé de l’Insee ayant officié sur le site de 1977 à 1993, délégué CGT. Le document a été transmis en juin. On a demandé aux administrations d’informer les fonctionnaires concernés de ces données catastrophiques. Mais rien n’est venu, alors on a décidé de les avertir nous-mêmes.  »

L’annonce, répercutée le lundi 10 octobre, a fait l’effet d’un coup de massue. « Le matériau amiante a été interdit en 1997, reprend M. Judas. Depuis le début, on doit soulever des montagnes pour faire avancer notre cause. On se bat pour que l’ex-Tripode soit reconnu site amianté. Certains collègues sont morts en silence, isolés, dans la misère, accablés par la maladie… »

« Une question de dignité »

L’intersyndicale du Tripode Beaulieu (CGT-CFDT-FO-Solidaires-UNSA) exige réparation immédiate et le classement du site au bénéfice de tous ses occupants : « C’est une question de dignité, cela permettra une meilleure reconnaissance des maladies professionnelles et l’accès à la préretraite amiante pour les derniers agents encore actifs. »

« On ne demande pas de condamnation, poursuit Alain Guillemand, qui souffre d’un épaississement de la plèvre et de troubles respiratoires, pathologies déclarées maladie professionnelle. On a juste besoin de reconnaissance pour que les gens puissent profiter de la période de fin d’activité. » Du fait de son diagnostic, M. Guillemand a « gagné un an » pour sa retraite. « Mais ça a été un vrai parcours du combattant. Au début, on voulait mettre mes pépins de santé sur le compte du tabac. »

Egalement retraitée, Annick Rabine, 69 ans, qui compte quinze ans d’activité au Tripode, fustige « l’indifférence » des pouvoirs publics et note : « Ils attendent qu’on soit morts. Comme cela, il n’y aura plus personne à indemniser. » « Quand ils ont démoli la tour, ils se sont dit que “l’affaire Tripode” était désormais classée, qu’ils effaçaient toutes les traces », abonde Joëlle Gilet, 60 ans, adjoint administratif au ministère des affaires étrangères ayant exercé dans l’immeuble amianté à partir de 1976.

Annie Le Corre, 56 ans, est entrée sur le même poste le 2 janvier 1984. « A l’époque, les autorités savaient qu’il y avait un problème. Et pourtant on a continué à envoyer du monde dans ce bâtiment. » « C’est comme une menace larvée, renchérit Mme Gilet, secrétaire régionale UNSA. On a beau être positif dans la vie et être pour l’heure en bonne santé, ça interpelle. »

En août, 126 personnes ont saisi le tribunal administratif de Nantes pour faire valoir un préjudice d’anxiété. « Jusqu’au printemps 2012, le maire de Nantes, Jean-Marc Ayrault, soutenait notre combat, déplore M. Judas. Depuis qu’il est entré au gouvernement, c’est silence radio. » Contacté, le ministère des affaires étrangères indique prudemment que les éléments du nouveau rapport « doivent être étudiés ». Et affirme pour sa part « avoir appliqué la présomption d’imputabilité des infections liées à l’amiante à l’ensemble de ses agents ayant exercé au sein de l’ex-Tripode ».

Le dossier, note-t-on encore, « a été pris en compte » avec notamment la mise en place d’un suivi médical et l’attribution de cinq journées de congés annuels supplémentaires pour les agents exposés.

Des « scènes surréalistes » ressurgissent de la mémoire de M. Guillemand : « Quand il y a eu le boom informatique, il a fallu passer les câbles d’un étage à l’autre, on perçait les plafonds sans se soucier de rien, rapporte-t-il. La poussière d’amiante volait à outrance, tout le personnel en ramassait. » Son état de santé, dit-il, risque de se dégrader. « Mais je n’ai pas peur, je suis encore là. J’ai des collègues qui n’ont pas cette chance-là et qui ont été emportés par un cancer. »

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